Journaliste au Monde, Philippe Jacqué est parti à la rencontre de ces entrepreneurs soutenus par SNCF Développement à Calais et Boulogne-sur-Mer qui mettent l’audace et l’innovation au service de la redynamisation de leur territoire. Voici son récit, paru le 5 février 2017.

SNCF Développement participe à la revitalisation économique dans les bassins d’emploi touchés par d’importantes restructurations, comme dans le Pas-de-Calais.

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Le FabLab Côte d’Opale (Calais) / crédits SNCF Développement

A droite, une série d’ateliers bois et électronique. A gauche, des machines disposées en rangs d’oignons : imprimantes textiles et 3D, décou­pe laser, machine à carton… « Bienvenue au Fablab Côte d’Opale », nous dit Laurent Zunquin, le maître de ce lieu, situé dans une zone artisanale de Calais. « Ici, des particuliers et des entreprises peuvent venir créer, tester, prototyper des pièces. La société Meccano a développé des moules pour certains de ses jeux. Un boucher a usiné une pièce de hachoir. Nous avons été à l’origine de la création d’entreprises comme la société Accante, montée par des ingénieurs, qui fabrique des capots pour imprimantes 3D et les commercialise dans le monde entier », détaille-t-il.

Calais est plus souvent associée à sa « jungle » et ses camps de migrants qu’aux joies de l’industrie 4.0. Pourtant, la ville tente d’écrire une nouvelle page de son histoire. « En 2013, lorsque l’Etat a lancé son appel à projets pour la création des fab lab en France, nous nous sommes mis au travail », se rappelle Dominique Chuffart. Chargé des régions au sein de SNCF Développement, celui-ci a rédigé avec les pouvoirs publics et les entreprises locales le dossier de candidature au gouvernement.

Des premiers contacts rugueux

Mais que vient faire la SNCF dans ce fab lab ? « En 2012, après le dépôt de bilan de SeaFrance, notre ancienne filiale de ferry, nous avons promis de participer à la revitalisation du territoire, explique Cyril Garnier, le patron de l’entité du groupe ferroviaire. Nous nous sommes appuyés sur une filiale créée en 2011, notamment, pour aider les cheminots à lancer leur société et pour jouer les incubateurs de start-up. »

En six ans, SNCF Développement, qui emploie une quinzaine de personnes, a aidé 400 entrepreneurs et permis de créer quelque 1 500 emplois partout sur le territoire. En particulier dans des zones comme Culmont-Chalindrey (Haute-Marne), Calais et Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais) ou encore Romilly-sur-Seine (Aube), où la SNCF a procédé à d’importantes restructurations, zones dans lesquelles sa filiale s’emploie à raccommoder le tissu économique. D’autres grands groupes comme Michelin, Total ou Schneider Electric disposent d’entités identiques, mais l’entreprise publique, sans jamais s’en vanter, va bien au-delà de ses obligations.

« Calais est un lieu idéal pour notre Start-up, entre le Royaume-Uni et la Belgique, là où les acteurs de la logistique sont légion »

« A Calais, en trois ans et avec une enveloppe de 3 millions d’euros, nous avons soutenu la création de 393 CDI et engrangé 200 promesses d’embauche », précise Dominique Chuffart. « Ils s’étaient engagés pour 400 emplois, ils sont allés plus loin. C’est une vraie bouffée d’air dans une ville où le chômage culmine à 15,1 % », témoigne Natacha Bouchart, la maire de la sous-préfecture.

Les premiers contacts entre élus et SNCF furent rugueux. « A la signature du ­contrat triennal de revitalisation économique en avril 2012, en pleine campagne électorale, nous étions méfiants, poursuit l’édile. Et puis, j’ai découvert SNCF Développement, à la fois proche du terrain et portée sur l’innovation. Son travail va laisser une grande marque sur la ville. »

« Notre philosophie est simple, indique Cyril Garnier. Nous essayons d’activer tous les leviers pour recréer une dynamique économique et donc de l’emploi. Nous savons qu’il est difficile de faire revenir des industries classiques dans ces régions. Non seulement nous soutenons des projets de l’économie traditionnelle, ancrés dans le territoire, mais nous voulons aussi tenter de nouvelles choses. »

« Leur engagement a rassuré les banques »

Boulangerie Sophie Lebreuilly (Outreau) / crédits SNCF Développement

Boulangerie Sophie Lebreuilly (Outreau) / crédits SNCF Développement

La majeure partie des quelque 400 emplois créés à Calais l’ont été ou le seront dans des secteurs traditionnels, dans des petites et moyennes entreprises de l’industrie automobile, le nucléaire, le commerce, la santé ou encore les métiers de bouche. SNCF Développement a ainsi aidé les boulangeries Sophie Lebreuilly. « Nous avons lancé notre premier établissement à l’été 2014, et nous cherchions des fonds », explique Olivier Lebreuilly, qui a cofondé cette chaîne avec sa femme.

« Au départ, je me demandais ce que la SNCF venait faire dans le paysage, convient-il. Mais ils nous ont aidés pour ce premier établis­sement et leur engagement a rassuré les banques. En février, nous ouvrirons notre neuvième site à Abbeville [Somme]. » Cette fois sans l’aide du groupe public : la société emploie désormais 110 personnes dans les Hauts-de-France et « elle n’a plus vraiment besoin de nous », confie Dominique Chuffart.

Mais SNCF Développement a également ouvert de nouveaux horizons à Calais. « La chambre de commerce et d’industrie s’était donné comme objectif de créer d’ici à 2030 une industrie numérique. Nous avons dit chiche, mais tout de suite, explique M. Chuffart. On nous a aussitôt répondu que ça ne marcherait jamais ! » Et pourtant. Outre la création du fab lab, la galerie commerciale du centre-ville a ouvert ses portes à l’accélérateur de start-up Tektos, qui a accompagné le développement de trois d’entre elles et en attend trois nouvelles dans les prochaines semaines.

« Je connaissais SNCF Dév’car je travaillais avec eux à Paris, témoigne John Lewis, l’Américain à la tête de Tektos. Ils m’ont parlé de ­Calais, et comme je cherchais à sortir de Paris, j’ai pris le pari. » Il est notamment venu avec Onecub, la société d’Olivier Dion spécialiste de la gestion de données. Celle-ci a été sélectionnée par Facebook fin janvier pour intégrer son nouvel incubateur, Station F, à Paris, mais « pas question pour autant de quitter ­Calais, jure l’entrepreneur. Ici, nous avons ­notre équipe de recherche et développement ».

« Un vivier important de diplômés »

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crédits SNCF Développement

L’histoire de Onecub est exemplaire. « Je voulais quitter le microcosme des start-up ­parisiennes où la concurrence pour les talents est féroce et le niveau de vie incompatible avec le lancement d’une PME, assure Olivier Dion. Je suis venu seul en 2014. Désormais, nous sommes six et l’entreprise continue de croître. Il n’est pas difficile de recruter à Calais, il y a un vivier important de diplômés. »

« Un écosystème est en train de naître avec l’école d’ingénieurs, l’université du Littoral-Côte-d’Opale et les acteurs locaux, le tout à proximité immédiate de la région parisienne et de l’Angleterre, ajoute John Lewis. Et puis, il ne faut pas se le cacher, ici, on bosse. On n’est pas distrait par l’effervescence de Paris, par exemple… » A Calais, Tektos encourage ses jeunes pousses à penser d’emblée à l’échelle mondiale. ML PlanEx, par exemple, vient de lever 400 000 dollars (371 000 euros) aux Etats-Unis pour s’y lancer. Cette société a développé un calculateur de dioxyde de carbone pour la logistique. « Calais est un lieu idéal pour nous, entre le Royaume-Uni et la Belgique, où les ­acteurs de la logistique sont ­légion », observe Jean-Pierre Lamblin, son PDG, qui a recruté sur place trois développeurs.

La maire de Calais s’apprête, elle, à créer une maison du numérique : « En nous aidant à prendre cette voie, explique Mme Bouchart, SNCF Développement a redonné des motifs d’espoir à une ville particulièrement malmenée par la crise. » « On met de l’huile dans tous les rouages pour que les gens se parlent sur le territoire et qu’ils mènent ensemble leur projet », minimise Dominique Chuffart.

Un peu plus au sud, à Boulogne-sur-Mer, la filiale du groupe ferroviaire a promis de créer 300 emplois sur trois ans. A quelques mois de la fin de la mission, son pari est quasiment tenu, toujours grâce au numérique. Elle a attiré dans la ville deux de ses jeunes pousses parisiennes, Pocket Result et Authôt. Pour retrouver cette dernière, il faut braver les odeurs de poisson au Centre de formation aux produits de la mer et de la terre, à quelques minutes du centre-ville. Alors qu’au rez-de-chaussée des jeunes apprennent à travailler la roussette, au premier étage, les trois salariés de la start-up s’activent dans leur bureau.

« Nous sommes conquis »

Dans les locaux d'Authôt (Boulogne-sur-Mer) / crédits SNCF Développement

Dans les locaux d’Authôt (Boulogne-sur-Mer) / crédits SNCF Développement

Authôt est un spécialiste de la retranscription automatique de la parole en texte. Ses ­salariés boulonnais relisent ou éditent des textes pour leurs clients (TV5, la RTBF, Les Echos…) « Nous employons quinze personnes en France, dont trois ici et bientôt plus », assure Olivier Fraysse, l’un de ses cofondateurs.

« Quand on nous a parlé de Boulogne-sur-Mer, nous étions surpris, dit-il. Mais nous avons pu y recruter en quelques heures les profils idoines. Bref, nous sommes conquis. » Et les salariés aussi, notamment Samuel Nait, un développeur de 21 ans. Ce « geek » ne s’est jamais fait à l’université et avait abandonné les études avant d’entendre parler de l’école Simplon, qui a ouvert un campus à Boulogne en 2016 avec l’aide de SNCF Développement.

Simplon forme en six mois des codeurs de certains langages informatiques non enseignés à l’université. « J’ai candidaté et j’ai été pris. J’ai adoré », raconte le jeune homme. Diplôme en poche, il a rejoint Authôt, qui vient de lui signer son premier CDI. Trois autres « simploniens » ont atterri chez Pocket Result. « Sans la SNCF, Simplon ne serait jamais venu aussi vite », indique-t-on à la mairie de Boulogne-sur-Mer. Pour Cyril Garnier, « le plus important est de créer ou d’amplifier des dynamiques économiques locales. En ouvrant des territoires comme Calais ou Boulogne à l’économie numérique, nous les avons aidés à se diversifier et à se projeter dans l’avenir ».

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